L’enseignement secondaire classique : une autre conception de la transmission de la langue française
15Quelle qu’en soit la raison exacte, il faut donc relever qu’au Grand-Duché de Luxembourg il aura manifestement fallu attendre la rentrée 2008-2009 et la mise en œuvre obligatoire de l’enseignement par compétences – mêlée à d’interminables discussions sur le besoin ou non d’un enseignement du français en tant que « langue étrangère » dans un pays où de moins en moins d’élèves et d’étudiants éprouvent du plaisir à apprendre la langue française ou en voient l’utilité malgré le fait que des dizaines de milliers de résidents français, belges ou francophones côtoient au quotidien des dizaines de milliers de frontaliers lorrains ou belges – pour assister enfin à de grands bouleversements tant dans les programmes des classes, surtout du cycle inférieur, que dans la proposition des manuels scolaires. Il faut d’ailleurs ajouter que cette « percée » valait alors seulement pour l’enseignement secondaire technique, car comme l’enseignement secondaire classique avait bénéficié en 2007 de l’édition de la série Portail spécialement conçue pour cet ordre d’enseignement, il n’y a eu, à cette époque et malgré la réforme entamée, aucun changement encore au niveau des manuels au programme, même si la volonté de changer de cap de la nouvelle ministre au pouvoir était évidente.
16En effet, pour l’année scolaire 2009-2010 encore, Horaires et programmes du ministère de l’Éducation nationale proposait ainsi par exemple quatre manuels au choix du titulaire pour la classe de français en septième EST :
- Envol 7, Lehrmittelverlag Zürich ;
- Junior plus 2, CLE International ;
- Amis et compagnie 2, CLE International ;
- Connexions 2, Didier.
18Tous ces manuels abordaient l’apprentissage de la langue selon une approche communicative et cherchaient à rendre les apprenants capables d’accomplir des tâches dans les domaines variés de la vie sociale tout en respectant les domaines de compétences principaux définis dans le CECR, à savoir : apprendre à l’élève à pratiquer l’oral et l’écrit mais aussi à les comprendre.
19Cependant, un seul et unique manuel obligatoire était alors au programme pour les classes de septième ESC : Portail 1, CLE International. Pour la lecture de textes, celui-ci était censé être complété par l'un des deux ouvrages suivants (au choix du titulaire) :
- Fleurs d’encre 6 e, Hachette Éducation ;
- Français 6 e, Bordas, coll. « Textes, langages et littératures ».
21Les auteurs du « Rapport national en vue de l’élaboration du profil des politiques linguistiques éducatives luxembourgeoises » expliquaient d’ailleurs déjà à l’époque qu’ils étaient bien conscients que les manuels officiels ne répondaient pas entièrement à la démarche par compétences et confirmaient que les enseignants de langues ne devraient pas être laissés seuls devant les nouveaux défis posés par les situations pédagogiques et face aux nouvelles ambitions du système éducatif :
[Les enseignants] ont besoin de programmes et de recommandations pédagogiques, mais également d’outils utilisables pour la classe. On ne peut attendre de tous les professeurs qu’ils créent leur propre manuel pour adapter leur démarche aux besoins exacts du groupe d’élèves dont ils ont la charge. Mais les outils dont ils disposent sont, dans de nombreux cas, peu adaptés à une pratique pédagogique devant tenir compte d’une grande diversité de situations. (Berg et Weis, 2005, p. 40)
22Or, dans notre petit pays où la production de manuels scolaires a toujours été assez limitée, le MEN ne souhaitait, à l’époque, pas soutenir l’élaboration d’un nouvel ouvrage proprement luxembourgeois et a donc décidé de commencer par adapter le programme officiel. Il restait par conséquent à l’ordre du jour pour les enseignants de l’enseignement secondaire classique de réfléchir pour ne pas confondre manuel et programme ni suivre trop fidèlement le manuel obligatoire.
23Si en 2007, dans le cadre de la réforme lancée par la ministre de l’Éducation de l’époque, Mady Delvaux, un groupe de travail avait été formé officiellement pour revoir le programme mis en pratique dans les classes du cycle inférieur de l’enseignement classique afin de le réadapter dans le cadre de l’enseignement par compétences, en vue de l’élaboration d’une nouvelle progression à proposer à la Commission nationale, cette même commission a tout de même mis plusieurs années pour faire accepter aux responsables politiques que les manuels Portail et la progression ainsi élaborée – et adoptée officiellement par ses membres – ne pouvaient que très difficilement continuer à coexister dans les pratiques quotidiennes des enseignants. Pour l’enseignant de français, il s’agissait donc à cette époque – de manière chronophage – de regarder le manuel existant d’un œil critique pour en extraire les quelques outils adaptés aux objectifs spécifiques fixés par ladite progression et compléter ensuite individuellement les pistes lui faisant défaut. Plutôt que s’investir dans le travail de préparation avec un manuel adapté aux exigences du programme, les enseignants de français de l’enseignement secondaire classique n’avaient donc à l’époque d’autre choix que de s’efforcer au quotidien à prendre leurs distances par rapport au manuel prescrit, en s’interrogeant sur la pertinence de l’approche proposée dans le contexte de la progression par compétences que leur imposait le nouveau programme et de l’enrichir bien laborieusement. Cela étant, à tout moment, les enseignants devaient adopter une attitude constructive et critique à la fois par rapport à l’outil officiel de référence qu’ils utilisaient afin de diversifier autant que possible leur approche tout en la perfectionnant de façon individuelle et autonome.
24Après l’opposition réitérée de la part de la ministre Mady Delvaux de financer le développement de nouveaux manuels « luxembourgeois » pour l’enseignement secondaire classique, il a fallu attendre l’année scolaire 2011-2012 pour se voir enfin accepter ne serait-ce qu’une réadaptation des manuels Portail à la progression officiellement en vigueur sur le terrain. Suite à une tentative avortée d’un groupe de trois enseignants (Yves Loose, Alain Wagner et Caroline Wagner), motivés à suivre les exigences de la progression et les demandes des enseignants sur le terrain pour mettre sur pied une telle réédition de la série Portail, il a été décidé en 2012, sous la présidence de la CN(P) de Doris Feiereisen, de solliciter une nouvelle fois les autorités politiques afin d’obtenir l’autorisation de produire « enfin » de tout nouveaux manuels adaptés à la spécificité de l’enseignement par compétences du français dans l’enseignement classique au Grand-Duché de Luxembourg, pour conforter et harmoniser le travail quotidien des enseignants et des élèves.