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Quand la littérature fait-elle expérience au lycée?: Expressions du vécu littéraire

Quand la littérature fait-elle expérience au lycée?
Expressions du vécu littéraire
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Notes

table of contents
  1. Book Cover
  2. Title Page
  3. Editorial
  4. Introduction
  5. Discipline – disciplination – disciplinarisation
  6. Expression de la conscience disciplinaire : attentes personnelles et institutionnelles
  7. Expressions du vécu littéraire
  8. Conclusion
  9. Références bibliographiques
  10. Annexe

Expressions du vécu littéraire

36Le point de vue des lycéens sur leurs expériences littéraires scolaires a été étudié à travers trois ensembles de questions. Aux questions centrées sur leurs pratiques de la littérature, à l’école et hors de l’école succèdent des questions concernant l’appétence des élèves pour le français puis pour la littérature abordée en classe. Nous nous référons à la définition du Trésor de la langue française de l’expérience comme fait vécu : « Fait d’acquérir, volontairement ou non, ou de développer la connaissance des êtres et des choses par leur pratique et par une confrontation plus ou moins longue de soi avec le monde11. » Cette notion présente les traits sémantiques élémentaires d’acquisition cognitive et de confrontation au monde.

37À partir des réponses que nous allons présenter ici, nous pensons pouvoir définir le vécu littéraire comme une expérience reliant la littérature à des situations vécues, précisément identifiables. La notion que nous proposons de « vécu littéraire », dérivée des travaux de Reuter, s’ancre ainsi à la fois dans la didactique du français, en lien avec les spécificités disciplinaires, et dans la didactique de la littérature, dans le sillage des réflexions menées sur le « sujet didactique littéraire » (ibid.). Le vécu disciplinaire, considéré comme « outil pour appréhender les modes d’appropriation des disciplines par les élèves, les émotions qu’elles suscitent ainsi que les mécanismes qui les génèrent » (Reuter, 2021, p. 243), a été initialement abordé en lien avec la question du décrochage scolaire (id., 2016) dans et en raison des disciplines spécifiques qui structurent le parcours individuel de chaque élève. Il s’agira en l’occurrence d’articuler ce vécu aux émotions exprimées et liées spécifiquement à l’enseignement-apprentissage de la littérature.

Souvenirs de cours de français

38La question : « Quel est ton meilleur souvenir en français ? » et son pendant : « Quel est ton pire souvenir en français12 ? » visent le recueil d’émotions générées par les activités vécues en français. La proportion d’évocations du littéraire parmi les réponses peut être significative de son attrait pour les élèves et de la manière dont ils la perçoivent, entre champ de savoirs scolaires et domaine artistique du sensible.

39Les réponses des lycéens répartissent leurs souvenirs de la discipline « français » en deux grandes catégories de contenus. Ils se souviennent avec plaisir, d’une part, d’activités spécifiques à la discipline scolaire et, d’autre part, de situations relatives à leur socialisation scolaire.

40Les meilleurs souvenirs dressent un tableau de la discipline sur le registre académique : sont citées majoritairement des situations de lecture, de langage oral, de production écrite et de tâches grammaticales. À ce lexique caractérisant objectivement des sous-domaines de la discipline français s’ajoutent des désignations explicitement reliées à la littérature. Ainsi, un quart des bons souvenirs sont reliés à des genres, des œuvres ou des auteurs. Les évocations du théâtre y sont très largement majoritaires. La dimension expérientielle de la littérature est rattachée à des événements singuliers : sorties théâtre, rencontres d’acteurs ou d’auteurs et récits d’anecdotes d’enseignants sur tel ou tel auteur.

41Dans un registre plus académique figurent des modalités d’apprentissage (travail de groupe, exposé, activité ritualisée) et des souvenirs de réussite ou de progrès, parfois ancrés dans une année antérieure de leur cursus. L’évocation de ces souvenirs emprunte au champ lexical des émotions (rire, plaisir, satisfaction). Les élèves gardent un souvenir ému de situations scolaires dans lesquelles ils ont aimé s’exprimer, jouer un rôle, débattre… L’engagement personnel intervient fortement dans ces meilleurs souvenirs :

42
  • « nous avons traité le sujet du théâtre et j’étais très heureux, puisque le théâtre est une de mes passions. J’ai pu apprendre du nouveau vocabulaire et comprendre mieux l’histoire du théâtre » ;
  • « le jour où nous avons fait notre première lecture analytique sur Rimbaud grand poète » ;
  • « j’en ai deux, un cours de collège où l’on travaillait sur le théâtre. losque mon proffeseure nous expliquait des textes de facon humoristique. Il y avait une bonne humeur générale au sein de la classe. L’autre est très récent. En ce moment, nous travaillons sur des poèmes romantiques sur le thème de l’amour. Le sujet m’intrigue et m’intéresse beaucoup alors j’en garde un très bon souvenir. »

43Ces citations témoignent du fait que la littérature peut faire expérience au lycée. Elles associent apprentissages et expression de l’émotion dans la confrontation au fait littéraire.

44Quant aux pires souvenirs du cours de français, ils touchent à la question de la réussite scolaire, avec l’expression de la déception, du sentiment d’injustice, d’un écart incompris entre le travail fourni et le résultat obtenu. L’expression des émotions négatives va de l’ennui à la répulsion en passant par le malaise (stress, peur, panique, angoisse). Les notes, la pression enseignante, la prise de parole devant la classe génèrent de telles émotions :

45
  • « les oraux, je ne suis pas une personne très à l’aise pour passer devant la classe » ;
  • « en 3e, on travaillait sur le théâtre. On a dû monter sur notre chaise et interprêter tour à tour une même phrase avec l’intonation qui nous convenait devant tout le monde. Horrible » ;
  • « un texte a réciter debout devant toute la classe. Je stresse beaucoup trop. »

Palmarès des disciplines : quelle place pour le français ?

46Nous avons soumis une liste de disciplines scolaires aux élèves et nous leur avons demandé de classer par ordre de préférence les cinq matières les plus appréciées. Dans un second temps, une question ouverte demandait une justification du classement.

47Chez les élèves luxembourgeois, le français est considéré d’abord comme une langue, puis comme une discipline présentant des obstacles linguistiques (lexicaux, orthographiques, grammaticaux) plus ou moins facilement franchissables selon que la situation linguistique de l’élève. Sa dimension sociale est également évoquée en tant que langue parlée dans le pays et potentiellement déterminante pour un projet d’orientation professionnelle.

48
  • « Personellement, j’aime bien parler le francais parcontre en classe je trouve que la matière etudier n’est pas tr’es intéressant » ;
  • « je n’aime pas le français. J’ai plus de difficultés en français qu’aux autres langues qu’on apprends à l’école. »

49Le français est une langue vécue, intégrée à la vie quotidienne ou à des projets personnels :

50
  • « J’aime le français, mais j’aime l’allemand et l’anglais mieux (all:plus proche au lux, ang:langue à la maison) ; J’aime mieux le fran. que le latin » ;
  • « c est une langue plus facile a gerer pour moi vu que mes parents sont portugais » ;
  • « je l’ai placé à la première place, car c’est la langue que je maîtrise le mieux et c’est aussi la langue la plus importante dans ce pays, car elle est parlée par tous le monde et elle est utilisée partout. »

51Enfin, les élèves pointent sa complexité et son caractère exigeant sur le plan des compétences linguistiques :

52
  • « j’aime la langue francaise, j’arrive plutot a comprendre facilement les disciplines du francais surtout la conjugaisons) » ;
  • « et bien il y a certaine chose en français que j’aime à peut près, mais je suis assez nulle en orthographe et je m’ennuie assez vite » ;
  • « j’aime bien, mais la grammaire m’embête et certains sujets que je trouve inutile font baisser mon appréciation. »

53Pour autant, certaines de ces affirmations donnent clairement au français son statut de discipline scolaire, qu’ils comparent à d’autres disciplines comme les arts ou les sciences.

54Ils sont nombreux à pointer le français comme un lieu d’étude littéraire :

55
  • « le cours de français en troisieme est très intéressant. On fait beaucoup de littérature et d`analyse des oevres classiques français, comme par exemple ddes oevres du théâtre classique, ce qui me plait beaucoup » ;
  • « c’est pas ce que je prefere, parce qu’étudiee la litterature j’aime pas trop » ;
  • « le français est une matière que j’aime beaucoup, parce qu’on découvre beaucoup d’œuvres littéraires... »

56Évoquant la littérature, les jeunes gens interrogés indiquent donc les intérêts qu’ils y voient, le plaisir qu’ils y prennent, pouvant aller jusqu’à la passion. Pour autant, ils émettent quelques critiques sur la manière de leur faire vivre ces situations d’apprentissage :

57
  • « j’aime beaucoup les Francais, […] mais parfois surtout les cours de grammaire était relativement ennuyeux. L’histoire de la littérature est également intéressante, mais parfois elle aussi un peu dure à avaler, surtout pafois pour la théorie » ;
  • « j’ai placé le francais au numéro 5. Je trouve qu’il faut plus s’entraner sur la production libre. »

58Parmi les élèves luxembourgeois qui ont classé le français dans leurs disciplines préférées, certains regrettent le poids de contenus scolaires imposés en littérature, notamment en histoire littéraire, et le manque de liberté dans la manière d’aborder la lecture et l’écriture. Ces regrets témoignent de l’inscription de l’expression personnelle dans la conscience disciplinaire des élèves.

59Quant aux élèves luxembourgeois qui n’ont pas cité le français dans ce classement, ils émettent des critiques plus sévères et explicites. Ils évoquent la barrière de la langue : si une majorité affirme aimer lire, ils ne sont qu’un tiers à déclarer aimer lire en langue française.

60La littérature est rejetée en bloc par certains, qui reprochent à l’histoire littéraire de recouvrir la littérature : « Le programme du cours de français en 3e est trop basé sur l’histoire de la littérature, en conséquence, le cours est plutôt dur à digester. »

61Certaines critiques manifestent la perception de tout texte littéraire comme un texte du passé, suranné :

62
  • « ennuyeux; – j’ai déjà les bases (cit. Orelsan) ; – la littérature ancienne ne m’interesse pas » ;
  • « la langue me plait, mais je trouve que la littérature est très ennuyeux et je ne m’intéresse pas aux textes des époques anciennes. »

63Une autre catégorie de reproches touche à la technicité des études de textes littéraires. Des élèves revendiquent un droit à la pratique, à l’étude de textes contemporains et en phase avec leurs préoccupations. Ils pointent les activités analytiques, qui semblent s’interposer entre eux et les textes.

64Comme leurs voisins, les lycéens interrogés en France sur les raisons de leurs classements des disciplines définissent le français comme une langue :

65
  • « le Français est ma langue maternelle donc pour moi il est important de savoir le plus de choses possible, c’est très enrichissent » ;
  • « la place du français est la première car c’est ma langue natale et j’aime bien étudié cette langue » ;
  • « j’aime bien cette matière mais je prefère les langues car je trouve cela plus interessant. »

66Ils évoquent le français comme une discipline scolaire qu’ils opposent aux autres langues étudiées et aux arts, à l’histoire, aux sciences.

67
  • « j’aime bien la matière mais je ne suis pas très douée » ;
  • « le Français ne rentre pas dans mon classement car je ne suis en aucun point forte en grammaire, en orthographe, conjugaison... Depuis toute petite j’ai beaucoup de lacune. Mais je préfere le lycée car on etudie des œuvres plus intéréssante. »

68Certains la désignent à travers les pratiques scolaires bien précises, centrées sur la fréquentation des textes en réception et en production :

69
  • « elle est dans mes 5 préférée car j’aime bien travailler sur des textes, faire des corpus, des commentaire de texte, etc...) » ;
  • « j’aime bien le français car j’apprends des textes et j’étudie dessus malgré que se soit un peu difficile » ;
  • « le français se situe en première position dans mon classement car j’apprécie lire, et je m’intéresse beaucoup aux analyses de textes. »

70Le français est enfin loué pour ses apports culturels, voire pour sa contribution à la compréhension intellectuelle de la langue et du monde :

71
  • « en utilisant notre connaissance littéraire, on peut trouver un sens dernière un texte ou un livre par exemple, et c’est d’après moi très intéressant » ;
  • « j’aime bien le français et étudier des textes car on peut comprendre le fonctionnement et le rapport entre les socites pasées. »

72Certains vantent enfin son utilité linguistico-culturelle, qui touche à l’utilité sociale :

73
  • « parce que je trouve que c’est important de savoir s’exprimer correctement sans faire de faute et ca permet aussi de se cultiver grace aux livres étudiers... » ;
  • « j’aime étudié le francais, les cours m’intéressent et ma culture littéraire/générale grandit de jours en jours » ;
  • « ca permet aussi de se cultiver grace aux livres étudiers... »

74Dans un grand nombre de réponses, le français s’avère nettement identifié comme la discipline de la littérature, y compris quand ils ne l’ont pas intégré dans leur classement. Les commentaires se font plus vifs en France qu’au Luxembourg ; sont reprochés l’ancienneté des textes, la répétitivité des activités sur les textes, l’ennui généré par ces approches et par le temps excessif qui y serait consacré.

75Notons que certains expriment un goût pour le fait littéraire que le traitement scolaire contraint, frustre, voire abîme :

76
  • « je n’aimes pas forcément étudier précisements les œuvres (faire des commentaires, des dissertations). Je préfére lire chez moi et les œuvres que je choisi » ;
  • « c’est pas concret, on nous dit se que l’on doit penser lors d’une dissertation de texte par exemple; On nous force à penser comme les autres. »

77Dans les deux pays, on constate paradoxalement le souhait de libération des pratiques littéraires personnelles et l’absence de mention du sensible. L’opposition du français aux disciplines artistiques renforce encore l’absence de sensibilité esthétique à la littérature, dans les deux pays. On peut y voir un effet de la question : la demande de classement argumenté des disciplines s’adresse exclusivement à la raison. Seules les questions relatives aux souvenirs pouvaient recueillir l’expression du vécu littéraire scolaire dans le registre de la réaction instantanée, du sensible, de l’événement. Pour autant, cette question des disciplines favorites témoigne d’une approche pensée et vécue comme langue et comme discipline et qui se scinde entre approche affective (j’aime, je n’aime pas) et approche technique.

78Les témoignages de lycéens recueillis sur leur vécu littéraire se répartissent donc en trois catégories. Premièrement, on lit dans les réponses une dimension académique, qui relie fortement la littérature aux activités scolaires, normées, institutionnalisées. Deuxièmement, les lycéens des deux pays évoquent des événements, des expériences plus ponctuelles, faisant émerger des réactions plus fortement contextualisées et que nous pouvons désigner comme un registre anecdotique. Enfin, les personnes interrogées évoquent leur vécu littéraire sur un plan que nous qualifierons de personnel, reliant la littérature à leur personne (appétences, goûts personnels, contexte social et familial) ou à leur projet personnel (orientation scolaire et professionnelle). Ces trois registres ont en commun de générer des émotions et se distinguent nettement sur le plan des temporalités auxquels ils renvoient, du ressenti ponctuel, spontané à reconfiguration personnelle de la discipline, construite au fil du temps long de l’expérience.

Fußnoten

[11]

36TLFI, entrée « expérience », en ligne : http://stella.atilf.fr/Dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=1570917810.

[12]

38Ces deux questions sont reprises de l’enquête menée par Reuter et son équipe (2016, p. 38). Dans son approche sociologique des pratiques de lecture au secondaire, Fanny Renard a également questionné des collégiens et lycéens sur leurs souvenirs de lectures scolaires et extrascolaires. (Renard, 2011)

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