Le plurilinguisme confronté aux différentes orthographes dans les apprentissages du lire-écrire
29La question du plurilinguisme et de son impact sur la littératie se pose plus particulièrement dans les apprentissages en lecture et en production écrite, même si les processus sous-jacents et les procédures à construire ne sont pas strictement symétriques dans les deux modalités. En effet, si le système d’écriture15 des trois langues – le luxembourgeois, l’allemand et le français – repose sur le même principe phonographique ou alphabétique, et possède quasiment le même nombre de lettres dérivées du latin, il existe aussi des différences dont nous montrons ici qu’elles peuvent poser des problèmes dans la découverte puis la mise en œuvre régulière des procédures orthographiques, dès les premiers apprentissages de l’écrit lu et produit.
30L’orthographe du luxembourgeois présente ainsi des distorsions graphémiques aussi importantes qu’en français, mais pas sur les mêmes unités. Les consonnes de son écriture comprennent un degré de polyvalence équivalent à celui des deux autres langues, par exemple, avec le phonème consonantique [S] qui peut s’écrire directement par un « ch » comme en français ou « sch » comme en allemand, mais se trouve également transcrit par le graphème « g » dans certains mots – et en plus en concurrence avec d’autres phonèmes comme le [G] ou le [g] – ou encore dans des digrammes graphiés par un « s » du type « sp » ou « st », et le trigramme « sch » commun à l’allemand. En revanche, comme en allemand, la transcription des phonèmes du luxembourgeois apparaît plus régulière du côté des voyelles, avec des lettres doublées précisant une phonologique allongée (« aa » pour [a:], « ii » pour [i:], « oo » pour [o:]), mais aussi des diacritiques comme le tréma qui distinguent des phonèmes proches du point de vue articulatoire (« a » pour [a] vs « ä » pour [E]), ou liés à une diphtongaison (« äi » pour [ai]).
31Les prononciations de l’allemand et du français ne se distinguent guère. Seuls le « h » et le « ch », comme nous l’avons vu, se différencient par une articulation plus gutturale en allemand. En fait, la difficulté majeure est du côté de l’encodage orthographique du français qui oblige les scripteurs à connaître les différentes graphies d’un même phonème, alors qu’en allemand tous les graphèmes sont prononcés, y compris les « e » finaux des mots. Au-delà de la transcription des voyelles, différente en français par rapport à l’allemand et au luxembourgeois, il existe quelques différences consonantiques entre ces langues, notamment pour l’allemand qui, en fin de mot, prononce les « b », « d » et « g » en les assourdissant en [p], [t] et [k], variantes auxquelles s’ajoutent deux phénomènes strictement graphiques : le marquage de tous les noms par des majuscules (alors que le français ne les réserve qu’aux noms propres) et la présence d’une lettre supplémentaire, le ß, qui fonctionne comme une abréviation d’un ancien double « ss » comme dans Straße (= route).
32De fait, par rapport aux deux langues, luxembourgeoise et germanique, c’est le français qui suscite le plus de difficultés, en lecture et surtout en production orthographique. L’homophonie-hétérographie et l’amuïssement des morphèmes en finale de mots posent des problèmes considérables, car ils obligent à une plus grande polyvalence graphémique. Le phénomène est historiquement lié à la nécessité de lever graphiquement les ambigüités homophoniques, surtout sur les éléments morphographiques, lexicaux ou grammaticaux (David et Wattelet, 2016). Cette hétérographie généralisée offre certainement un plus grand confort de lecture, mais alourdit considérablement la production écrite. À cette « opacité » scripturale du français (Fayol et Jaffré, 2008; 2014) s’oppose la plus grande « transparence » de l’allemand et du luxembourgeois, y compris pour les morphèmes lexicaux et grammaticaux, même s’ils sont plus nombreux dans ces deux langues qu’en français.
Fußnoten
29Pour la distinction entre systèmes d’écriture et orthographes, voir Jaffré, 2006 et David, 2010.