Lire la littérature à l’école, une pratique qui évolue
6Les grandes tendances qui ont marqué l’évolution de l’enseignement de la lecture et de la littérature à l’école obligatoire du point de vue du discours des instructions officielles et des manuels scolaires sont aujourd’hui bien documentées (cf. Jey, 1998 ; Chartier et Hébrard, 2000 ; Dufays, Gemenne et Ledur, 2015). Avant 1970 prévalait le règne de l’auteur et de la littérature : lire à/pour l’école, c’était d’abord lire de « grands auteurs » dont l’œuvre était perçue comme la manifestation à la fois d’existences singulières (« l’homme, sa vie, son œuvre »), de savoirs patrimoniaux et de valeurs universelles qu’il s’agissait de perpétuer. Puis les années 1970-1980, sous l’influence du structuralisme et de la sociologie, ont été marquées d’une part par la centration sur le texte considéré dans sa « clôture » et d’autre part par l’ouverture aux productions paralittéraires et non littéraires. Le concept de texte est désormais étendu à tout objet sémiotique digne d’être étudié : tout est texte, et tout peut être lu à/pour l’école. Ensuite, au cours des années 1990, on a assisté à l’avènement de la souveraineté du lecteur et à une diversification accrue des réceptions proposées au sein des classes : l’attention s’étant déplacée de l’objet vers le processus, lire est à présent perçu comme une activité complexe et multiple, qu’il faut analyser et développer comme telle. Enfin, les années 2000-2010 peuvent être caractérisées par la montée en puissance d’un paradigme subjectiviste, qui considère qu’il n’est de lecture digne de ce nom que dans la rencontre individuelle de chaque lecteur avec le texte et l’appropriation singulière qui en résulte.
7Autrement dit, en cinquante ans, la focale de l’enseignement de la littérature s’est déplacée de l’œuvre vers le texte, puis du texte vers la lecture, et enfin de la lecture vers le lecteur. Il en résulte qu’en 2021, enseigner la lecture et enseigner la littérature ne se confondent plus : lire et s’approprier la littérature sont certes des objectifs complémentaires mais ils ne se réduisent pas l’un à l’autre car ils ont chacun leurs spécificités et répondent à des enjeux différents pour la formation générale de tous les élèves.
8Une autre certitude, c’est que les processus de lecture du texte littéraire à l’école sont devenus au XXIe siècle l’objet d’une attention privilégiée. Il est utile de se demander pourquoi.