L’obsession pour les notes
11La législation laisse au conseil de classe des marges de manœuvre quant à l’orientation de l’élève en CB ou en CA, mais la moyenne des résultats demeure factuellement le principal critère, et dans l’esprit des élèves, elle l’est systématiquement. Ainsi, les notes les enferment dans une binarité factice qui dédaigne les différentes compétences. Un élève peut par exemple avoir un niveau avancé en expression orale, mais éprouver de réelles difficultés à l’écrit. En outre, les séquences d’apprentissage sont variées et pour certaines d’entre elles, des élèves de base peuvent être plus avancés que d’autres et inversement. La moyenne des notes n’est pas représentative du niveau de l’élève, tant s’en faut. La différenciation, quelle qu’elle soit, invite à mettre en place un diagnostic plus raffiné : celui de l’observation. Il ne s’agit pas de savoir si ça va ou si ça ne va pas, mais ce qui va et ce qui ne va pas. C’est ce que Philippe Meirieu appelle « l’inventivité régulée » qui s’oppose au diagnostic a priori et à la gestion technocratique des différences. « Ainsi la classe la plus belle et la mieux organisée, celle où tout est prévu à jamais et où chacun peut trouver sa juste place dans le labyrinthe didactique, devient-elle lieu d’enfermement à partir du moment où l’architecture pédagogique se fige, où l’enfant disparaît dans la machine des diagnostics/remédiations » (Meirieu, 1996, p. 30)4. En outre, et malgré les recommandations didactiques de bon sens stipulées dans les différents programmes, la réforme met l’accent sur la différenciation de l’évaluation et des objectifs pédagogiques, ce qui peut conduire à un creusement des inégalités scolaires. Une baisse du niveau d’exigence pour les élèves de base lors de l’évaluation certificative est contre-productive pour leur réussite. Ce n’est pas en leur demandant systématiquement moins (de mots, de temps de parole, de choses à apprendre) que nous soutenons nos élèves, mais en les aidant à atteindre des objectifs communs et en leur permettant d’avancer à leur rythme. Comme l’explique Philippe Perrenoud, « l’évaluation scolaire peut dramatiser des écarts assez faibles et passagers, en leur donnant des conséquences symboliques et pratiques sans commune mesure avec leur ampleur réelle » (2016, p. 22). Sa crainte est d’autant plus justifiée lorsque l’on étiquette officiellement les élèves et que nous-mêmes n’arrivons pas à sortir d’un manichéisme doublé d’une obsession pour la note qui enlise les élèves de niveau CB dans le sentiment d’échec.
Fußnoten
11Dans un entretien qu’il nous a accordé pour la rédaction de cet article, Meirieu considère que la réforme se calque sur « le modèle de la raffinerie ». Les segmentations successives classent les élèves grâce à un mécanisme bien huilé qui laisse peu de place à l’observation.