La sélection en lieu et place de la différenciation
12La réforme met en place un processus sélectif par des groupes de niveau-matière et sépare des élèves qui, à moyenne égale, éprouvent des difficultés souvent bien différentes. Les remédiations renforcées, comme les appuis ou les permanences dispensés par un autre professeur, participent du même principe puisqu’elles ne font qu’externaliser les difficultés. On notera enfin que l’appartenance à un CB ne permet pas l’accès à toutes les filières. Le socle commun des connaissances attendues (le réel niveau de base, donc) correspond dès lors au CA. Cela signifie non seulement que la réforme différencie les objectifs là où il faudrait permettre à tous les élèves d’atteindre le même socle commun par des voies différentes, mais qu’elle considère également que pour soutenir les apprenants qui font face à des difficultés, on pourra se contenter d’objectifs au rabais. Les élèves interrogés dans notre sondage en sont conscients. 55 % d’entre eux perçoivent des différences entre le groupe de base et le groupe avancé dans les devoirs en classe et seulement 32 %, pendant les cours. Soit l’école est une institution permettant de donner à chacun la place correspondant à ses « talents », soit elle se refuse de dicter l’avenir de l’élève à partir de la considération de son présent. Le système actuel a choisi la première option. Cette différenciation en filières, à la fois institutionnelle et séparative, ne favorise en rien la didactique et la pédagogie différenciée. Elle ne fait que replacer « l’homme qu’il faut à la place qui lui convient » (Legrand, 1995, p. 20), et cela dans la droite ligne d’un système global qui, on le rappelle, envoie dès 11 ans les élèves dans une voie classique ou dans une voie générale. On sait pourtant que les systèmes qui maintiennent un tronc commun jusqu’à 15-16 ans sont plus efficaces et surtout plus égalitaires que les autres (Dupriez, 2006).
13En somme, pour endiguer les inégalités et favoriser l’apprentissage de tous dans un contexte national où les langues maternelles sont multiples et où les élèves ne perçoivent que peu les mesures de différenciation en classe, la réforme persiste à inscrire le système scolaire dans l’illusion de l’homogénéisation, l’externalisation des difficultés, et la séparation institutionnelle. Cette méthode d’« adaptation » est ancienne. Déjà au XIXe siècle, le système scolaire dual séparait ceux destinés à des études longues, et les autres, programmés pour intégrer le marché du travail rapidement. La réforme acte les différences mais ne les combat pas. Qui plus est, elle les exacerbe et devient donc contre-productive.